AGRICULTURES ET ALIMENTATIONS DANS UN MONDE GLOBALISÉ

21-28 septembre 2011, Cerisy-la-Salle
Colloque sous la direction de Patrick CARON (Cirad), Bertrand HERVIEU (Ministère de l’Agriculture), Bernard HUBERT (Inra et Agropolis International).

Agricultures et alimentations : des relations à repenser ?

Nicolas Bricas, Socioéconomiste, Cirad, UMR Moisa, 34398 Montpellier, France
Claire Lamine, Sociologue, Inra, Unité Écodéveloppement, 84914 Avignon, France
François Casabianca, Zootechnicien, Inra, Laboratoire de recherches sur le développement de l’élevage, 20250 Corte, France

Résumé
L’expression “ agro-alimentaire ” fait apparaître l’importance accordée à la fonction nourricière de l’agriculture, encore renforcée avec l’obsession de “nourrir la planète ” et les émeutes “de la faim ”. Pourtant, un groupe de participants au colloque de Cerisy en septembre 2011 est revenu sur ces évidences, en s’interrogeant sur le lien entre agriculture et alimentation à partir de ce que révèlent les relations qui s’inventent chaque jour entre citadins et ruraux. La distanciation géographique, économique, cognitive entre agriculture et alimentation a un effet anxiogène et engendre un besoin, pour certains consommateurs, de reprendre le contrôle de leur alimentation. Ce mouvement doit également être analysé comme une manière de restaurer le lien social, de dépasser la vision du marché comme lieu de confrontation entre offre et demande. La fonction sociale de l’agriculture émerge à travers ces interactions sociales qu’il convient de mieux caractériser. La dimension organique des systèmes de production, agricoles aussi bien qu’alimentaires, reprend alors ses droits, avec l’agroécologie ou l’agriculture biologique. Elle pose la question des rythmes d’évolution de ces systèmes dans leurs ajustements aux formes de la modernité qui ne saurait se contenter d’être industrielle et globalisante. à la saisonnalité retrouvée des productions agricoles fait écho le maintien des repas comme actes sociaux, ce qui souligne le décalage avec l’accélération des changements du monde. Il devient nécessaire de mieux appréhender les processus historiques de dissociation et de réassociation entre agriculture et alimentation, en dépassant les seules questions d’information et de labellisation, pour aborder les politiques publiques et les dispositifs de gouvernance à différentes échelles. Quels liens sont faits entre composition des régimes alimentaires et formes d’agriculture locale ? Quelles sont les recompositions à l’œuvre, en particulier dans des projets territoriaux, des argumentations et des formes d’action collective et publique, des dispositifs de coordination, des processus d’exclusion ? Enfin, ces dynamiques multiformes gagnent à être analysées en termes de combinaison et de résilience, plutôt que de concurrence entre les divers mondes qui se superposent et s’imbriquent. Ces réflexions encouragent un nouvel agenda de recherches sur des approches trop peu explorées à ce jour.

Abstract
The notion of “Agro-food” centers on the nutritional role of agriculture, reinforced by an obsession to feed the planet and to avoid hunger riots. At the Cerisy Symposium in September 2011, a group of participants questioned the relationships between agriculture and food. They were motivated by the new links being created daily between urban populations and farmers. The geographic, economic and cognitive distance between agriculture and food induces feelings of anxiety. As a reaction, some consumers need, and seek to regain control over the agrofood system. This trend should also be interpreted as a way to re-establish a social link with farmers and to overcome a vision of the market merely reduced to a match between offer and demand. The social function of agriculture is enhanced by such interactions, which need to be better defined. With agro-ecology and organic farming, the organic dimension of both farming and food production systems thus stands again in the foreground. This dimension raises questions about the rhythms by which these systems may evolve and adjust to a modernity that is not only based on industrialized and globalized features. The seasonal character of agriculture as well as the importance of meals as daily social acts both reveal the disruption with accelerating world mutations. We need to understand the historical processes of dissociation and re-association of agriculture and food beyond the sole aspects of information and labeling, and to address public policies and governance issues at different scales. What links are established between food diets and local agrifood systems? How do territorial projects, collective and public actions, coordination devices or exclusion processes cause these links to evolve? We suggest that such multiform dynamics need to be analyzed in terms of combination and resilience rather than as a competition between several overlapping and interwoven worlds. These considerations outline a new research agenda for innovative approaches to agrifood systems.

Agricultures et alimentations : quoi de plus apparemment évident que le lien qui les unit avec l’expression “agro-alimentaire ” ? Longtemps reliés par un tiret, les deux termes fusionnent même aujourd’hui dans “agroalimentaire ”. Quoi de plus évident que cette relation depuis que l’agriculture s’est essentiellement consacrée à la production de nourriture comme l’a expliqué Benoît Daviron (Cirad) lors du colloque de Cerisy ? Grâce à l’exploitation des énergies fossiles, elle a été en effet affranchie de son autre fonction ancestrale, produire de l’énergie. Le charbon puis le pétrole ont remplacé les animaux de trait laissant la place à la production alimentaire. Cette fonction est devenue tellement dominante que le développement des agrocarburants apparaît aujourd’hui aux yeux de certains comme une menace pour la sécurité alimentaire mondiale, alors même que la planète produit largement plus qu’elle n’a besoin pour se nourrir et en gaspille près du tiers. Certes, il peut y avoir localement des concurrences entre les usages de la terre ou les finalités de l’agriculture. Il n’en reste pas moins qu’à l’échelle mondiale, il y a surproduction alimentaire.
Dans la période récente, avec la crise des prix depuis 2007, avec la tension durable sur les marchés internationaux et à l’aide des prospectives malthusiennes sur l’offre et la demande, le monde agricole, toujours en mal de se défendre, a trouvé une nouvelle légitimité à la course à la production : nourrir 9 milliards d’habitants en 2050 ; ce chiffre et cette échéance ne cessent d’être cités dans les ouvrages et les discours politiques sur la question agricole (Nicolas Bricas, Cirad), et surtout dans les plaidoyers des industries des semences et des intrants (Frédéric Goulet, Cirad). Nourrir le monde, nourrir la planète : voilà qui justifie un soutien au secteur agricole face au risque de voir se multiplier à nouveau les émeutes désignées par une certaine presse comme les “émeutes de la faim ”.
Lors du colloque de Cerisy, un groupe de participants s’est interrogé sur ces liens entre agriculture et alimentation, mettant en discussion ces évidences. Ils constatent un paradoxe : alors que le discours revient sur la fonction nourricière de l’agriculture, les formes de relations qui s’inventent chaque jour entre citadins, désormais majoritaires sur la planète, et ruraux invitent à largement dépasser une représentation des interactions entre agriculture et alimentation qui se réduirait à une relation entre offre et demande. C’est de cette ouverture dont nous témoignons ici, librement et sans contraintes académiques, en forme de position paper pour susciter des débats scientifiques et pour encourager le lancement de recherches sur des thématiques et approches trop peu explorées à ce jour à nos yeux (1).

 

L’agriculture : au-delà de produire ; l’alimentation : au-delà de nourrir

L’histoire de la relation entre agriculture et alimentation, entre producteurs agricoles et consommateurs, est celle d’une distanciation : géographique, avec l’allongement des distances d’approvisionnement des marchés ; économique, avec la multiplication des intermédiaires dans les filières ; cognitive, avec la spécialisation des connaissances et l’accès des mangeurs à des informations de plus en plus complexes. Les étiquettes sur les produits alimentaires se surchargent sans pour autant totalement rassurer les consommateurs.
Cette distanciation est en effet anxiogène. Elle engendre un sentiment de perte de contrôle du système, avec des entreprises maîtresses du jeu qui tendent à inventer des besoins pour y répondre, à faire peur pour vendre de la sécurité, à surresponsabiliser les consommateurs pour s’affranchir de leur propre responsabilité. Il n’est pas étonnant dans ce contexte que la réaction des mangeurs soit de chercher de nouvelles proximités : circuits courts de commercialisation, agriculture urbaine, commerce équitable, produits de terroir, gouvernance locale des systèmes alimentaires.
Ces multiples initiatives indiquent néanmoins qu’il ne s’agit pas tant dans cette proximité de réduire la distance kilométrique parcourue par les marchandises alimentaires, mais bien de reprendre, au moins partiellement, le contrôle de son alimentation. Ce qui s’invente là révèle bien d’autres fonctions de l’agriculture et de l’alimentation que les seules fourniture et utilisation des nutriments, même si cette dimension biologique reste fondamentale dans les deux mondes.

 

Interactions sociales

Parmi ces autres fonctions, produire dans les interstices de la ville, sur les toits, dans les jardins partagés ou communautaires est un moyen d’entretenir des liens sociaux, voire de se réinsérer dans la société comme le soulignent de nombreux observateurs de ces initiatives (Yuna Chiffoleau, Inra). Ces échanges, recherchés par les citadins au travers de ces pratiques, rappellent que l’agriculture a été aussi et est encore une activité collective en milieu rural. La chasse, l’entraide familiale et villageoise pour les travaux agricoles, les champs collectifs, les greniers communautaires ou les coopératives, pour ne parler que des relations institutionnalisées, sont autant d’activités qui montrent que l’agriculture reste au cœur de la vie sociale rurale.
De même, faire ses courses au marché ou au magasin de son quartier, passer un contrat avec un producteur pour s’abonner à un panier a pour enjeu non pas seulement de garantir la qualité de ses aliments, mais aussi de retrouver du lien social avec les producteurs et avec son voisinage. Le marché n’est bien sûr pas que le lieu de confrontation entre l’offre et la demande chères aux économistes. Le marchandage n’est pas non plus seulement un moyen d’ajuster le prix en fonction du rapport de force entre vendeur et acheteur. Marchés et marchandage sont des institutions d’interactions sociales, des espaces de rencontre, de circulation d’informations, d’ajustements entre les acteurs économiques ainsi qu’entre les membres de la communauté qui les fréquentent. On vient au marché, voire au supermarché, non pas seulement pour acheter, mais aussi et parfois surtout pour s’informer de l’offre, des prix, des nouveaux produits, et plus généralement des événements de son entourage plus ou moins proche. Comme le journal quotidien, qui n’a de sens que s’il est lu en même temps par tout le monde et qui “synchronise ” ses lecteurs, le marché met en phase ceux qui le fréquentent, il rythme la communauté.
Prendre ses repas en commun est enfin évidemment un acte social qui organise et régule le partage de la nourriture, la hiérarchie, la gourmandise, la liberté individuelle, le goût, etc.(2) Lors du repas collectif, les règles de commensalité définissent avec qui on peut ou non manger, comment répartir ce qui est servi, comment régler les préférences individuelles, comment apprécier ce qu’on mange. C’est un des actes sociaux sans doute les plus pratiqués dans la vie : deux repas partagés par jour pendant 70 ans représentent environ 50 000 actes sociaux par être humain. Aux nutritionnistes préoccupés des malnutritions des populations précaires, plus souvent sujettes aux pathologies de carence ou de pléthore (obésité, etc.), les travailleurs sociaux rappellent souvent que l’enjeu de l’alimentation pour ces personnes est non pas forcément de mieux se nourrir mais aussi, et parfois surtout, de se réinsérer socialement : “tout simplement ” de manger avec d’autres.
Pourtant, qu’il s’agisse de production agricole, de commercialisation ou de consommation, l’interaction sociale n’est pas seulement une question de lien, de partage, d’entraide ou de solidarité. Il faut même se méfier de sa survalorisation dans les sociétés avides de retrouver une cohésion sociale. Ces relations sont aussi l’expression des rapports de force, des asymétries de pouvoir. Elles organisent les hiérarchies, les inégalités, les exploitations, dans toute leur violence, qu’il s’agisse du foncier, des échanges marchands et même du partage des repas.
Dans la perspective de mieux reconnaître cette fonction sociale de l’agriculture et de l’alimentation et ses multiples facettes, il nous semble que se dessine un agenda de recherche qui permette de mieux caractériser cette dimension, en ne portant pas uniquement attention à ce qui est produit ou mangé, mais bien aussi aux interactions sociales qui permettent ou non de réguler le système. Cet agenda viserait aussi à évaluer les différents systèmes agricoles ou alimentaires en termes d’effets sur ces relations.

 

La dimension organique, régulatrice de l’accélération contemporaine ?

Les systèmes de production agricole et d’alimentation partagent une caractéristique : leur dimension organique. à la différence des machines régulées par leurs concepteurs, les sols, les plantes, les animaux sont vivants et ne peuvent être totalement contrôlés ou asservis ; de même, le corps humain impose ses contraintes de fonctionnement et de dysfonctionnement. Cette dimension organique et les formes de régulation qui en découlent ont sans doute été minorées ou négligées dans certains modèles d’industrialisation de l’agriculture et de l’alimentation. Les conséquences sont connues : perte de biodiversité, équilibres écologiques rompus parfois de façon irréversible, nouvelles pathologies nutritionnelles de pléthore. Depuis quelques années, on constate une volonté de reprise en compte de cette dimension organique, au travers notamment des mouvements de l’agroécologie, de l’agriculture biologique ou organique, ou encore des différentes diététiques plus à l’écoute des corps. Outre l’agenda de recherche sur l’ingénierie que génère ce rééquilibrage, il en est un autre qui concerne la question des rythmes d’évolution des systèmes agricole et alimentaire.
Si l’on suit les interprétations de la modernité de Harmut Rosa (3), on devrait constater dans l’agriculture et l’alimentation, comme dans les autres secteurs de la société, une accélération, une désynchronisation entre les rythmes de changements des techniques et ceux de leur régulation sociale et politique, ainsi qu’une déprise des individus sur la société. Certes, les innovations technologiques en agriculture ou en agroalimentaire (OGM, nanotechnologies) apparaissent trop rapidement pour laisser le temps d’en évaluer les réels avantages et les risques. Certes, dans les pays émergents, le pouvoir d’achat et la consommation augmentent plus rapidement que n’évoluent les représentations sociales et que ne se régulent les comportements. Alors que l’embonpoint d’une société qui sort à peine de la frugalité est encore socialement valorisé, l’offre alimentaire pléthorique se traduit par une surconsommation par rapport aux besoins biologiques réduits par une moindre activité physique. Il n’empêche que, s’il existe des domaines où les rythmes semblent immuables, ce sont bien celui de l’agriculture commandée par les saisons (malgré tous les systèmes hors-sol et totalement artificialisés qui se sont développés) et celui des repas. Environ 90 % des Français continuent de manger entre midi et deux heures, malgré des vies toujours plus trépidantes. Comme si cultiver et manger restaient des activités relativement indifférentes à l’accélération du monde, ou comme si ces activités pouvaient constituer des moyens de régulation de cette forme de modernité. Il y a là une série de questions intéressantes sur les rythmes de changement des systèmes alimentaires : changements techniques, institutionnels, comportementaux, etc.

 

Un besoin d’analyse sociohistorique des processus de dissociation et de (ré)association entre agriculture et alimentation

Malgré l’évidence des liens unissant agriculture et alimentation, on doit faire le constat que l’une et l’autre sont le plus souvent traitées séparément tant par les disciplines scientifiques que par les politiques publiques. Leurs transformations respectives sont peu mises en relation, alors qu’elles sont de fait interdépendantes, au-delà de poncifs pour partie questionnables –et qu’il serait d’ailleurs utile de recenser et déconstruire –tels que : “c’est la modernisation de l’agriculture qui a permis une alimentation à bas coût ”, “c’est le modèle alimentaire des pays riches qui détruit l’agriculture des pays pauvres ”, etc.
Là se dessine aussi un agenda de recherches concernant l’analyse des processus de dissociation et de (ré)association entre agriculture et alimentation. Comment les décideurs politiques, les milieux professionnels agricoles et la société civile expriment-ils les liens entre agriculture et alimentation, comment ces conceptions évoluent-elles et se confrontent-elles au fil du temps ? Si l’on peut parler d’un processus de rupture ou de dissociation historique lié à la modernisation agricole (4) la période récente donne à voir de multiples tentatives de réassociation dont se prévaut une diversité d’acteurs collectifs. Par exemple, quels liens sont faits ou non entre compositions des régimes alimentaires et formes d’agriculture locale ? Ces liens semblent fortement mis en avant dans les réseaux internationaux de l’agroécologie, ainsi que de manière croissante dans certains réseaux agri-alimentaires alternatifs, mais semble-t-il bien moins dans les associations de consommateurs plus classiques. Comment signale-t-on aux consommateurs des préoccupations environnementales et sociales portant sur les modes de production agricole (ou agroalimentaire) ? Les formes de labels et de qualification des aliments sont certes bien étudiées, mais l’intégration de ces préoccupations par les mangeurs recouvre une diversité de formes (du lien direct au label, dans une tension entre implication et délégation qu’incarne bien le cas de l’alimentation biologique, par exemple). Il convient d’en retracer les évolutions et les nuances dans le temps et les espaces. Comme cela a été souligné à propos des filières industrielles (Louis-Georges Soler, Inra), on voit se dessiner le passage d’une situation où la matière première agricole était standardisée et où les stratégies de différenciation étaient assurées par la seule transformation permettant une variété de l’offre, à une nouvelle situation où l’intégration de nouvelles exigences (goût, santé, biodiversité) place la production agricole face à sa capacité à créer de nouvelles marges de manœuvre.
Comment les politiques publiques et les dispositifs de gouvernance à différents niveaux relient ou non agriculture et alimentation ? D’un côté, le lien entre la question agricole et la question alimentaire semble manquer de légitimité politique, ces deux thématiques demeurant déconnectées dans les responsabilités et compétences politiques et institutionnelles. Toutefois, des recompositions sont à l’œuvre et sont à analyser, tant à l’échelle internationale que nationale ou locale. Ainsi, l’émergence de projets territoriaux autour des questions agricoles et alimentaires (circuits courts, approvisionnement en bio et local de la restauration collective, etc.) invite à s’interroger sur les argumentations et formes d’action collective et publique mises en œuvre, sur les dispositifs de coordination reliant les acteurs des systèmes agroalimentaires, enfin sur les processus d’exclusion (d’agriculteurs ou d’agricultures, de mangeurs, de territoires, même) que recouvrent ces phénomènes. Ces questions commencent à être largement explorées au sujet des circuits courts et des systèmes “alternatifs ” (Claire Lamine, Inra), mais peu de travaux prennent en compte et mettent en perspective la diversité des circuits et systèmes, qu’ils soient conventionnels ou alternatifs.

 

Penser en termes de combinaisons

En effet, si de nombreuses alternatives, comme celles évoquées précédemment, se sont constituées en opposition au système industrialisé dominant, elles s’avèrent s’ajouter à des pratiques existantes sans les remettre totalement en cause. Ainsi, il faut analyser la diversité observée de circuits ou de modes de consommation comme une nouvelle combinaison où se jouent certes des concurrences – et des rapports de force, comme évoqué plus haut – mais aussi des complémentarités et synergies, des fécondations croisées ou des réactions poussant à l’innovation. On peut remarquer que les supermarchés eux-mêmes se préoccupent de plus en plus des gages à donner à leurs clientèles en matière d’offre de produits locaux (François Casabianca, Inra).
Un des effets de l’accélération selon H. Rosa est la superposition des mondes. Elle se traduit par une imbrication croissante de techniques “traditionnelles ” et ultramodernes, par un recours simultané aux savoirs et aux connaissances d’origines profane et scientifique ainsi qu’à leur possible hybridation dans de nouvelles cultures techniques, par la construction d’identités plurielles via des processus d’acculturation désormais reconnus dans la grande diversité de leurs trajectoires. Ce n’est plus par un seul traitement chimique que l’on lutte contre les ravageurs mais par une combinaison de plantes, de techniques culturales et de traitements éventuels. Ce n’est pas en parant un aliment particulier de toutes les vertus nutritionnelles que l’on satisfait les besoins, mais en associant plusieurs denrées dans la cuisine et les séquences alimentaires. Ces combinaisons peuvent avoir une certaine structure, une certaine stabilité et donc une capacité à s’adapter à des variations de l’environnement, surtout quand celui-ci tend à devenir plus instable. Le changement climatique, les risques sanitaires liés à la globalisation, les tensions économiques laissent penser que le monde entre dans une période de turbulences. Il faut ainsi parvenir à passer d’une vision en termes d’optimisation des éléments du système à une vision permettant de penser la résilience de leurs agencements.

 

Remerciements
Les auteurs tiennent à remercier les participants du colloque “Agricultures et alimentations dans un monde globalisé ”, avec qui plusieurs des idées de ce papier ont été discutées, notamment Claire Heinich.

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Natures Sciences Sociétés,21,1 66-70 (2013)
DOI http://dx.doi.org/10.1051/nss/2013084 - Publié en ligne 30 Juillet 2013



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Intervenants cités

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DAVIRON Benoît, Cirad : Discussion : Autour de 4 processus de transformations majeures de l’agriculture et de l’alimentation dans le monde

GOULET Frédéric, Cirad : Non-labour, semis direct et “intensification écologique”. Lecture critique

CHIFFOLEAU Yuna, Inra : Circuits courts alimentaires et cohésion sociale : questions de développement, questions de recherche

HEINICH Claire, Agrocampus : Regard d’une doctorante sur les interventions et les débats